Chère amie, je viens vous faire mes adieux. En effet, je pars. Dans un pays si difficile d’accès que je doute, si seulement je parviens à destination, être capable d’en revenir un jour. Figurez-vous que j’ai acheté un lopin, un tout petit, perdu au milieu de je ne sais plus quel océan. Il faudra d’ailleurs que je me renseigne un peu mieux à ce sujet puisque les océans sont vastes et en nombre suffisant pour que je trouve moyen de me tromper. Ce qui serait dommage vu que c’est la première fois de toute ma vie que je peux me targuer d’être propriétaire, sentiment bourgeois s'il en est, certes, mais tout bien réfléchi les bourgeois ne sont pas si bêtes puisqu’ils ont de l’argent. Je ne sais pas si vous me suivez.
Ce lopin donc, je l’ai eu pour trois fois rien, pour ainsi dire une misère et je m’y connais. En réalité ce n’est pas un lopin mais une terre en devenir qui existe sous soixante centimètres d’eau à marée basse et à un peu plus du triple à marée haute. (Ce phénomène des marées, pour utile qu’il soit sûrement, reste tout de même agaçant.) Je compte y vivre en paix, principalement à marée basse. Pour la marée haute j’aviserai. J’ai déjà quelques idées comme celle de profiter de ces heures pour dormir sur un matelas pneumatique solidement ancré. Ou plus simplement apprendre à nager. (En réalité c’est mon potager, dont je rêve depuis si longtemps, qui me soucie : comment se comportera-t-il dans ce milieu à priori hostile ?)
Certains de mes amis se gaussent. D’après eux, avec la fonte des glaces, le niveau des océans ne devrait faire que monter. Mais cela m’inquiète peu car je sais, tout aussi scientifiquement, que certains volcans sous-marins ne demandent qu’à voir le jour et transformer mon lopin, « pieds dans l’eau » comme dit la brochure, en une île luxuriante et peut-être même luxurieuse si quelques aimables indigènes venaient la peupler. De quoi finir mes jours heureux et tranquille.
Voilà, très chère. Quand je pense que beaucoup me trouvent un caractère pessimiste. Qu’en dites-vous ? Ne seraient-ils pas un peu sots après tout ?
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