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17 juin 2010 4 17 /06 /juin /2010 11:15

(Histoire vraie)

 

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Sosie 1 (Mer de sable. Avril 1998.)


        Je vois des sosies partout et c’est horrible. Maintenant ça va, j’ai fini par me faire à cette bizarrerie. Mais des années durant, avant de comprendre de quel phénomène j’étais la victime ou plutôt de ne plus chercher à, qu’est-ce que j’ai pu en serrer des mains étrangères, baiser des joues féminines, taper dans le dos de parfaits inconnus. Ça m’a joué bien des tours cette affaire.
     Au point que je me pose sérieusement la question aujourd’hui de savoir si mon ex-femme était bien celle que je croyais, c’est à dire une vieille et excellente amie, croisée par hasard, à qui j’avais offert de boire un verre pour fêter nos retrouvailles. Trois ou quatre nuits plus tard, je l’épousais, estimant à bon droit que la connaissant depuis au moins vingt ans si ce n’est plus, même si nos routes s’étaient séparées quelques années durant, il était parfaitement inutile de prolonger au-delà ces longues fiançailles. Nous fûmes heureux d’ailleurs, le temps interminable qu’il a fallu avant que je croise la vraie que je pris aussitôt bien sûr pour le sosie de mon épouse légitime avant de réaliser que celle-ci était présentement en villégiature à l’autre bout du monde.
    En ce qui concerne nos enfants, les choses sont différentes: je les déteste, cordialement certes, mais je les hais. Combien de fois en effet les ai-je croisés par le passé sans qu’ils daignent me saluer d’un “papa!” ou d’un “père!”. A cette époque bien entendu, l’idée qu’ils puissent être des sosies de ma progéniture chérie, que je n’avais d’ailleurs pas eu la chance de voir grandir, ne pouvait me traverser l’esprit.
    Ça m’a servi de leçon. Aujourd’hui, sosie ou pas, je ne salue plus personne. C’est ainsi que, malgré leur patience exemplaire, j’ai fini par perdre la quasi totalité de mes amis des deux sexes. C’est fort douloureux certes mais le fait qu’à tout moment je puisse les croiser dans la rue me réconforte.

 


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12 avril 2010 1 12 /04 /avril /2010 18:00

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         A compter mes dalles, je m’amuse comme un petit fou. J’en suis arrivé au chiffre inouï de 173. Mais, chemin faisant, je me demande soudain si mon compte est bon. Car tout l’art du pavage, je commence à en connaître un bout sur la question depuis le temps que je marche le nez au sol, consiste, comme il en va d’ailleurs pour la maçonnerie, à placer les dalles en quinconce. Or la largeur de mon trottoir ne permet que d’en loger deux, c’est à dire une dalle entière plus deux demies dalles, c’est à dire une dalle sciée en deux. Mais je m’aperçois aussi que parfois le paveur a réussi à placer deux dalles entières séparées par un tiers ou un quart de dalle. J’imagine qu’imperceptiblement le trottoir s’élargit à certains endroits et autorise cette variante qui vient compliquer mes calculs. Il me faut donc poser des règles fixes et définitives si je veux garder l’esprit tranquille : une dalle comptera donc pour une dalle, une demie dalle pour la moitié d’une dalle soit 0,5 dalle, en deçà elle compteront tout simplement pour rien. Voilà qui me parait juste.

         Soudain je sens comme une présence. Certes il y a bien quelques passants dans cette rue mais les passants ne créent en général aucune présence, déjà bien beau s’ils parviennent à jouer correctement leur rôle de passants. Non, là, pas de doute, quelqu’un me suit. Angoisse, petit frisson côté nord au milieu de l’ombre où je me trouve. A moi, notre armée, mes va-nus-pieds. Nous avons beau nous parler au pluriel, puis à la troisième personne, un petit coup à la deuxième, rien ne vient ni n’accourt, pas la moindre compagnie ni le plus petit bataillon. Bande de lâches. Elle est belle la France. Pourtant non, ce quelqu’un qui me suit c’est en fait moi qui le suis car à l’évidence il me précède, là-bas sur le trottoir d’en face, côté soleil et pognon, et ce depuis un certain temps déjà. La phrase n’est pas heureuse mais le trouble est si profond. Résumons-nous, non, je suis seul, entièrement déserté, donc je me résume au singulier : j’ai l’air de suivre cet homme qui me précède en pleine lumière, tandis que je le suis côté de l’ombre froncée. La situation est gênante, car ce quelqu’un pourrait croire que je trouve un quelconque intérêt à le filer de la sorte. Il pourrait croire notamment à des choses. Cela m’est déjà arrivé. On déambule ainsi benoîtement dans une rue le nez au vent, avant de se rendre compte que l’on suit quelqu’un depuis un bon moment, que le hasard a fait que l’on a pris le même bus, que l’on est descendu à la même station, que l’on entre dans le même magasin où l’on s’arrête au même rayon, et que ce quelqu’un, surtout si c’est une femme, va vous demander sèchement de cesser de le ou la suivre sous peine d’ameuter la foule. Dans une rue donc, s’arranger pour ne suivre personne ni être suivi, s’arranger pour être seul et parfaitement isolé, le tout à distance respectueuse.

         Pourtant, difficile de ne pas suivre cet homme car je sais que là où il va, je vais aussi - voilà que je parle comme Jésus maintenant, qui n’est pourtant pas un de mes auteurs préférés -, et il m’est donc matériellement impossible de ne pas le suivre. Pas Jésus, l’autre. Jésus, j’ai tenté à plusieurs reprises de le suivre sans autre résultat que de me couvrir de ridicule. Quant à mon inconnu, j’ignore ce qui peut me faire penser que nous allons au même endroit. Une force invisible peut-être. C’est assez pratique finalement toutes ces forces invisibles qui peuvent expliquer à peu près tout et n’importe quoi. Ciel, mes dalles. C’est que j’ai mes dalles à compter moi. Pas question de perdre le fil, ce serait un coup à ne pas fermer l’oeil de la nuit.

         En accélérant le pas, je pourrais le doubler. Mais alors, si comme je l’imagine, lui aussi va là où je me rends, pour le coup c’est lui qui me suivra. Ça risque de m’angoisser cette présence dans mon dos avec mon armée en déroute. Tout compte fait, je préfère qu’il me précède. D’autant que je n’ai pas la moindre idée de l’endroit où je me rends, je fais un tour c’est tout. Lui aussi peut-être après tout, car on imagine mal le nombre d’isolés qui s’amusent à faire des tours dans le simple but de se dégourdir.

         Où en suis-je de mes dalles? Oui, 198. Que de dalles tout de même.

         Je pourrais m’en faire un ami. Cela me prendra sûrement quelques semaines voire plus, bien plus, moi qui durant toutes ces années n’ai pas réussi à m’en faire un seul. Disons que sur un coup de chance, il devienne mon ami dans un délai raisonnable. Je lui demande alors comme un service d’aller ouvrir ma porte. L’idée est tentante. L’homme est peut-être serviable et, qui plus est, habile de ses mains au point de savoir tourner une clef dans une serrure. Un bricoleur, ça ce serait bien ma veine.

         Ciel! le voilà qui s’arrête. Il reste immobile là-bas, de l’autre côté de la chaussée, comme s’il hésitait. Je suis repéré. Il va se retourner pour me gueuler sèchement du haut de son trottoir de cesser de le suivre. Que faire de mon côté sur mon trottoir à moi? Le mort peut-être. Non, trop tôt. J’avise la vitrine d’un artisan plombier, les seuls à oser l’ombre. Je vais l’admirer cette vitrine dégueulasse, la lécher un bon coup d’un air le plus naturel possible. Tous ces robinets entassés là, c’est joli. Il s’agit d’anciens robinets, artistiquement disposés autour d’un antique chauffe-eau en cuivre rutilant, une sorte de collection. Les prix doivent être faramineux, on n’a pas idée. Je n’ai jamais pensé à collectionner les robinets et soudain je le regrette. C’est vrai que c’est beau un vieux robinet couché sur le flanc. Je fais mine de m’y intéresser. Tant que j’y suis, je vais les compter les robinets, m’en faire un problème : genre deux robinets qui fuient partent ensemble de la même gare, à quel moment vont-ils se croiser et arriveront-ils à l’heure? Finalement, c’est assez triste tous ces accessoires de bidets, on dirait un cimetière tout à coup cette vitrine. On devrait enterrer les robinets comme tout le reste. J’en suis là de mon chagrin - car je peux avoir du chagrin pour à peu près n’importe quoi, comme par exemple pour ces vieux robinets entassés en devanture - lorsque j’aperçois soudain dans le reflet de la vitrine mon homme, celui que bien malgré moi je suis, faire brusquement demi tour. Cela devrait me soulager et pourtant il n’en est rien : à l’idée de le perdre, je ressens même comme un léger vague à l’âme. Pourquoi lui et pas un autre? Attention à mes dalles. Parce que c’est moi, parce que c’est lui, la réponse me vint comme venue d’en haut. Peut-être du Jésus encore. Je dis bien n’importe quoi depuis que cet homme m’a désorienté. Essayons de nous rassembler, sonnons le rappel. Y a bien un de ces crétins de militaire qui va se rallier à mon beau panache blanc.

         Avant tout ne pas perdre le décompte de mes dalles. Deux cent douze, facile à retenir : 1+1=2, plus un 1, plus un 2 = 212. C’est mnémotechnique.

 

 


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7 avril 2010 3 07 /04 /avril /2010 17:24

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         Dehors, non loin de l’aventure, c’était la rue. Je l’empruntai donc. Nous connûmes un frisson à cet instant, nous frissonnons toujours à l’orée des rues. J’aime me parler au pluriel, ça me donne l’impression rassurante d’être à plusieurs, une armée presque. Une armée à mes côtés, c’est au moins ce qu’il me faut pour risquer un pied dehors. Ma rue en amena une autre, il en va ainsi des rues de mener à d’autres, de constituer avec les immeubles des pâtés, puis des quartiers, une ville pour finir. Certaines débouchent sur des boulevards ou des avenues, on dit alors que cela vous ouvre des horizons. Au-delà, c’est la banlieue, puis la campagne où l’on respire enfin. Pourtant, j’évite soigneusement ces contrées plus ou moins boueuses et malodorantes où je ne fais que creuser des trous. Une déplorable manie qui me vient de l’enfance où je passais mon temps à enterrer tout ce qui me tombait sous la main : chiens, chats, crapauds, hérissons, bicyclettes, trottinettes, et même mon petit frère, ce dernier enterrement m’ayant valu bien des remontrances de la part de mes parents. Il était d’accord, lui, pourtant.

 

         Pour le moment, ma rue. Muni de notre armée de nous-mêmes, notre légion, nous nous y risquons. Toutes les rues ont un côté gauche ou droit, tout dépend du point de vue. Du mien, je marchais du côté gauche. Toutes les rues ont aussi un bon côté signalé par les commerçants qui y accumulent leurs boutiques au soleil où ils se font une place. Je n’aime pas le bon côté des commerçants. Je vais presque toujours de ce côté où ça coûte peu cher, là où cela se vend mal voire pas du tout.

 

         Une déclaration peut-être? Décidément non. Plus tard peut-être. Je ne suis pas inquiet, ça viendra les déclarations. Il n’est pas rare que je m’en fasse une à deux par jour, plus ou moins solennelles, c’est une moyenne. Soudain, je me sens bien seul à cheminer ainsi. A tous les coups, mon armée personnelle qui a dû me déserter. J’ai l’habitude de ces désertions en masse. A peine tourné le coin de la rue, mes soudards détalent régulièrement, soit qu’ils flairent le danger bien avant moi, soit qu’ils aient une confiance limitée, tous ces frêles moi-mêmes, en ce général sans étoiles ni panache qui marche à leur tête. Et moi donc. 

 

         Je me dis : tiens, je pourrais en profiter pour faire mes courses. Ça m’arrive parfois. Pour faire l’intéressant j’entre chez un commerçant, par exemple un boucher, et lui demande tout de go un cœur de bœuf ou un collier d’agneau, comme ça au hasard, pour faire celui qui sait mitonner. J’en prends toujours pour deux, histoire de faire moins seul, parfois pour huit lorsque je reçois. Je ne reçois jamais mais il est important que le boucher le croie. Je ne sais trop pourquoi mais je tiens à ce que le commerçant m’imagine marié ou en concubinage notoire, un peu mondain aussi. Parfois dans mes bons jours je rajoute: Et trois tranches de jambon pour les enfants! Ça fait famille et me confère aussitôt le statut de père, tout en m’assurant les sandwichs de la semaine. Mais cela, le boucher, crétin de commerçant en plein soleil, l’ignore. L’important est qu’il reste persuadé que je cuisine divinement bien certains abats ou bas morceaux pour mes nombreux amis tandis que mes enfants mangeront du jambon-purée, ce qui, dans ce milieu très fermé de la boucherie-charcuterie-volaillerie, vous confère une certaine aura. Qu’est-ce que je raconte.

 

         Tout de même, ces quelques jours à essayer d’ouvrir ma porte me posent question. Simple coup de fatigue peut-être ou alors une de mes fréquentes distractions qui m’aurait fait oublié que j’ai déménagé depuis peu et habite actuellement un autre appartement dont je possède la bonne clef? Je ne crois pas. Sincèrement, ça m’étonnerait. Je vais penser à autre chose. M’intéresser à la rue par exemple. Celle-ci n'a pas grand intérêt mais en cherchant bien, un accident de la circulation par exemple, un décès, un incendie, un attentat, elle finira peut-être par devenir passionnante. En attendant une quelconque catastrophe, je vais compter les dalles de granit qui pavent le trottoir. De loin on imaginera un homme perdu dans ses graves pensées, ça me posera là.

 

 

 

        

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18 mars 2010 4 18 /03 /mars /2010 17:52
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         Je sens qu’on va me faire le coup de la force invisible. Une de celles par exemple qui m’empêcherait d’introduire cette fichue clef dans ma serrure. A coup sûr, on parlera à ce propos d’une force invisible. Je n’aime pas les forces invisibles, je n’y crois pas, ça n’existe même pas pour commencer. Soudain j’ai un doute car il m’en vient justement deux ou trois à l’esprit : l’attraction terrestre et le magnétisme des pôles qui fait tourner l’aiguille des boussoles. N’exagérons rien : ça n’en fait guère que deux en tout et pour tout. Pas de quoi tomber à genoux les bras en croix. Pourtant, et c’est comme si le sol venait de s’ouvrir sous mes pieds, me voilà bien obligé de croire aux forces invisibles puisque je viens d’en repérer deux rien qu’en y pensant. Manquait plus que ça, les forces invisibles.

         Encore un voisin, non une voisine. Lui, non elle, se contente de passer souplement sous la barrière de mon bras. Sans un mot, sans un regard, sans rien. Faut le dire si je dérange. 

         Bon, je vais faire comme j’ai dit : je retourne au boulot, reprends vite fait le métro, passe par le bistro en bas où je me soûle bien comme il faut, regagne mon foyer avec une telle confiance dans la vie ordinaire que j’y pénètre avec une facilité déconcertante, sans l’aide d’aucune force visible ou invisible. Là je respire enfin, allume la télé, me fait chier un peu, puis vais directement au lit où je ne n’arrive pas à fermer l’œil. Ma vie. Ma vie dont je veux bien après tout, maintenant, après réflexion, si toutefois je pouvais franchir ce fichu seuil. Comment fait-on le grand nerveux déjà? En s’agitant peut-être un peu plus. Parole, le prochain voisin qui passe je le mords.

         Je renonce, je vais entamer de ce pas une longue errance, une sorte de voyage initiatique, puis je reviendrai des années plus tard fort de mes initiations avec ma clef toute rouillée par les intempéries et les vents marins pour me casser de nouveau le nez sur ma porte. J’aurai alors un destin et une belle jambe. Dans le quartier, on m’appellera, notamment les Peaux-Rouges,  l’Homme-qui-n’est-même-pas-foutu-de-rentrer-chez-lui-même-avec-sa-clef. Ça aussi ça doit s’écrire comme ça se prononce. Je ne sais pas, j’ai des lacunes en Apache. 

         Soudain, à force de forces invisibles, je me demande si je n’y suis pas déjà chez moi. Une bizarrerie psychique, une de mes nombreuses, qui me porterait à croire que je suis sur mon palier avec ma clef alors que je suis depuis longtemps chez moi à me baguenauder. C’est une possibilité, car outre les boussoles, il existe également un nombre élevés de curiosités internes qui peuvent parfaitement égarer l’homme le plus censé. La folie par exemple dont j’aurais pu être frappé sans m’en rendre compte. Je colle mon oreille dressée sur le bois de ma porte pour tenter d’écouter mon appartement, lequel est fort silencieux et pour ainsi dire déserté. Je n’y suis pas, c’est certain, ni personne d’autre d’ailleurs. Ou alors c’est que je m’y déplace en chaussettes ou sur la pointe des pieds, ne regarde pas la télé, ne tire point la chasse, ni ne me masturbe car alors même mes voisins seraient au courant vu que dans ces moments d’euphorie je ne me prive jamais de hurler certaine polissonneries d’ordre très privé à la cantonade. Je m’exprime autrement dit, le fait est assez rare pour que je puisse me l’autoriser en ces circonstances heureusement exceptionnelles. Donc chez moi, pas un rat, pas même moi.

        

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12 mars 2010 5 12 /03 /mars /2010 17:45


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         Tout d’abord du calme. Le plus grand calme. C’est ce qu’il me faut en premier. Ensuite nous verrons : une fois calmé, peut-être qu’un simple calme suffira. Un calme ordinaire, celui des gens ordinaires lorsqu’ils le sont, calmes, ça doit leur arriver tout de même de temps en temps, quand rien ni aucune contrariété ne viennent les énerver. Lequel calme pourrait aller, ce serait même l’idéal, jusqu’à la nonchalance voire la désinvolture. Je n’ose espérer le je-m’en-foutisme, bien au-dessus de mes moyens en ces circonstances, d’autant que je ne sais même pas comment ça s’écrit je-m’en-foutisme. Comme ça se prononce j’imagine mais rien n’est moins sûr, il y a peut-être un piège, il y a sûrement un piège, pièges auxquels je suis en général sujet, au même titre que les panneaux dans lesquels je tombe presque obligatoirement.

         Un peu plus d’une semaine que je suis là sur mon palier à essayer d’entrer chez moi. Mentalement, j’observe ma position qui paraît bonne: debout face à mon huis, le bras droit, car je suis droitier, tendu en avant en direction de ma serrure. Au bout de ce même bras, ma main munie de tous ses doigts qui tiennent sans trembler cette clef parfaitement érigée. Jusque là, la position semble favorable et même irréprochable. Quiconque regagne ses pénates, possède une porte, une clef, et une serrure, le sait bien: on entre en général chez soi comme dans un moulin. Pas moi, merde.

         Je n’ai pas encore essayé ma main gauche, ma main la plus libre puisque je ne l’utilise que très rarement. Parfois je me demande même si elle m’est bien utile. Je suis injuste : elle n’est pas tant désœuvrée puisqu’elle me sert au plaisir. Parfois aussi je me contente de la contempler, la trouvant plutôt belle et raffinée, toute veinée et légèrement ridée par l’âge. C’est une main pour mon bon plaisir et la simple beauté d’une main. Bien sûr, si j’étais ouvrier ou maçon, je lui trouverais bien plus d’importance et elle en aurait sûrement en effet.

         Pour le moment, les voisins ne disent rien, se contentant de me saluer poliment au passage ou de faire mine de ne pas me voir mais je sens que ça ne va pas durer, ça va commencer à jaser.

         C’est mon appartement. C’est mon immeuble. C’est ma clef. C’est moi. Tout est réuni, il y a concordance. J’ai soudain un doute concernant ce “c’est moi” que je viens d’affirmer un peu trop vite. Je me tâte. Oui c’est moi bien sûr, suis-je bête. Je vais quand même me vérifier à tout hasard. Tiens donc, plus de papiers, on m’a volé mes papiers. Ça devait arriver un jour avec ma tête en l’air. Impossible dans ces conditions de me contrôler. Tant pis, pour une fois je vais me faire confiance. C’est toi? Oui, c’est moi. Aucune équivoque possible : la réponse a claqué, claire, nette, précise, le tout sur le ton d’une franchise dont je ne me serais jamais cru capable. Donc c’est bien moi, c’est déjà ça. Je le savais bien sûr mais au point où j’en suis.

         Je recommence. Je vais faire trois pas en arrière, pas quatre sinon je me casserais la gueule dans l’escalier. C’est mon grand calme qui me permet de savoir ça. Trois pas en arrière donc, pas un de plus, puis trois en avant tout en sortant tranquillement la clef de ma poche, peut-être en sifflotant, oui, à la réflexion siffloter absolument, et faire celui qui va ouvrir sa porte. Un geste simple pour gens simples. Ça rate. Ma clef s’arrête à une dizaine voire une vingtaine, allez disons une quinzaine de centimètres de ma serrure. Ma serrure trois points de merde. Vingt sept mille francs en euro, blindage de mes couilles compris. Là j’hésite : ou je  reste calme ou je fais le grand nerveux.

         Je sais ce que je vais faire : je vais retourner au bureau, y agiter quelques paperasses, saluer les collègues avant de reprendre le métro pour rentrer chez moi. Refaire le chemin. Ça devrait marcher : des années que je fais le trajet et qu’à peine arrivé sur mon palier je sors ma clef, l’introduis dans la serrure, trois petits tours et hop! la porte s’ouvre sur mon cher petit chez moi, mon petit nid douillet, où je m’emmerde immédiatement mais ça c’est une autre histoire. Au moins je suis chez moi où il fait si bon désespérer.

 

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