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1 juillet 2012 7 01 /07 /juillet /2012 19:33

 

Verdure

 

 

  La chlorophylle a sur lui l’effet d’un assommoir. Cette verdure, cette verdure, gémit-il face au spectacle grandiose de la montagne. (Si ce n’est elle, c’est le parc du château, pourtant magnifique avec son gazon parfait et ses essences rares. Mais pas une de ces caillasses en flammes où son regard pourrait trouver refuge.)

  Et ses premières journées se passent à dormir, d’un sommeil étrange, plus proche de la syncope que de ses ravissements habituels, tandis que ses nuitées le surprennent l’œil écarquillé, les oreilles tendues guettant le pas assuré des fantômes à l’étage au-dessus. Autant dire qu’il se meurt. Et il s’en plaint.

  Sa sœur, qui se garde bien de le ramener à la vie tant il peut être casse-pieds dans ces moments-là où il se croit malade par la faute du dépaysement, ses petites habitudes mises à mal, arguant d’un léger décalage horaire, d’une pression atmosphérique néfaste à sa tension artérielle, tente en vain de le rassurer : Mais non, mais non, c’est l’oxygène que tu respires à pleins poumons, tu vas voir tu vas revivre.

   (Comme s'il y tenait.)

  A pleins poumons, à pleins poumons, quelle idiote ! mais quelle idiote ! Respire-t-on à pleins poumons lorsque l’on dort ? C’est ce qu’il aimerait lui répondre si la torpeur dans laquelle il est plongé le lui permettait.

  Cet argument d’ailleurs ne lui venant à l’esprit que bien plus tard, dans le train du retour où il se réveille enfin.

 

 

 


 

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6 janvier 2012 5 06 /01 /janvier /2012 10:57

 

JANVIER-2012-8683-copie-1.JPG

 

  Bien qu’il soit de ces anxieux qui se pointent avec deux heures d’avance sur le quai de la gare, il est tout aussi régulièrement celui qui rate son train ou manque de le rater. Au dernier moment, las de faire les cents pas, il va acheter un journal ou une bouteille d’eau, en profite pour lire les gros titres, feuilleter quelques bouquins. Le voilà presque détendu, l’esprit ailleurs, et c’est à peine s’il entend le long coup de sifflet au loin. S’en suit alors une course éperdue vers le convoi qui s’ébranle, le contrôleur stoppant tout, monsieur s’engouffrant sous l’œil réprobateur de ceux qui sont arrivés pile à l’heure, sans s’accorder la plus petite marge eux, les fous, les salauds.

  Ce paradoxe auquel il est confronté ici, que ce soit précisément sa belle avance qui le mette en retard, le bouleverse, il ne le comprend pas celui-ci, il lui reste obscur.

  Dans le wagon-restaurant où à force de Haut Médoc il finit par s’ouvrir aux autres comme on dit, un psychologue ou affilié lui rétorque que c’est sa peur d’arriver qui lui fait commettre tous ces actes manqués. Notre homme n’en revient pas d’une telle impertinence. Il a beau protester de son innocence, l’autre n’en démord pas : son inconscient le balade par le bout du nez et c’est tout. Sur ce, le médecin de l’âme le plante là et comme il advient lorsqu’il connait ce genre de contrariété il reste à table en éclusant ses petits digestifs, terminant le voyage assoupi sur place.

   Et sa sœur doit aller le chercher en Suisse ou en Pologne c’est selon. Plus souvent en Suisse, ça lui revient, puisqu’elle habite la Savoie où d’après lui il fait très froid l’hiver et trop chaud l’été. Finement observé, car c’est le cas en effet comme bon nombre de pays sur Terre. (Plus que la peur d’arriver, ne serait-ce pas le plaisir d’emmerder sa sœur qui le pousserait à ces actes manqués ? Car il ne désespère pas un jour de faire mieux, comme obliger cette pauvre fille à venir le récupérer à Saint-Pétersbourg ou Vladivostok. De préférence Vladivostok.)

 

 

 

 

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27 novembre 2011 7 27 /11 /novembre /2011 11:25

NOVEMBRE-2011 1066

 

   L’âge aidant, et suite à un débat télévisé où il n’a été question que de « fin de vie », c’est décidé : désormais chaque dimanche il assiste à la grand messe. Ça le rajeunit un peu, le temps d’oublier le reste. Après quelques séances d’échauffement, voilà qu’il se pique au jeu, entonnant gaillardement son credo, chantant, braillant plutôt, plutôt faux, allant dans son élan jusqu’à prendre des postures et pas des plus humbles. Si bien que, se fiant imprudemment aux apparences, une dame finit par l’embarquer pour un pèlerinage quelconque. Moyennant finance certes, mais attention tout compris : l’autocar, l’hôtel, le petit déjeuner du lendemain, la vierge Marie, l’excursion Dieu sait où mais de préférence en hauteur, à pied, sous le soleil ou sous la pluie, le petit-déjeuner du surlendemain, le cierge avant de partir, tout.

   Tout sauf la Grâce qui coûte bonbon et reste donc en sus.

    Inutile de vous narrer la suite. Superbement ignoré par Jésus et sa Sainte Mère, oublié par ladite Grâce de Dieu merci, il fulmine, se fend d’une lettre à l’évêque du coin, puis au pape, cette dernière heureusement restée dans les limbes.

   Soyons sûrs de la suite : quelques promotions plus tard, Rome ou Jérusalem, nous reverrons notre pèlerin sur ses chemins de Damas, râlant contre tout, odieux, malade, furieux d’un moindre détail, la confiture du petit déjeuner par exemple, détail où Dieu gît pourtant, l’accompagnement spirituel est à la hauteur des prestations. Ainsi il ne passe jamais très loin du buisson ardent mais l’infini étant ce qu’il est il en résulte une certaine marge qui le laisse toujours à côté de la plaque.

   Le combat avec l’Ange n’aura pas lieu. Dieu peut dormir tranquille, ce n’est pas de sitôt qu’Il comptera un tel emmerdeur dans son troupeau.

 

 


 

 

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21 novembre 2011 1 21 /11 /novembre /2011 10:30

NOVEMBRE-2011 3444 

 

   Une fois tous les cinq ans environ, il cède à la pression ou plutôt au chantage qu’exerce sur lui sa sœur. Lequel consiste à le menacer de venir le visiter, chez lui, dans son cher petit chez lui, où dès lors il n’est plus question que de ménage à faire, de rangements, de réparations et tout ce qui s’en suit, s’il ne consent à venir prendre le bon air chez elle dans cette belle propriété qui lui tend les bras. (Au passage, il note : Quelle idiote, mais quelle idiote ! A-t-on jamais vu qu’une propriété possède des bras et puisse me les tendre. Car il a tendances à relever des fautes partout sauf dans sa prose qui en est pourtant constellée.)

  Tous les cinq ans, autant dire qu’il en a connu des changements dans les modes de transports. (D’emblée, ignorons les autoroutes qui ont sonné le glas de ses déplacements automobiles.) Le train par exemple pour aller se rendre chez cette sœur. Il y a quelques années encore, moins d’un demi-siècle pour être plus précis, tout allait à peu près bien. Peu après le départ, il se rendait benoîtement au wagon-restaurant, en ressortait complètement pompette pour passer la plus belle des nuits sur sa couchette de première classe au point que le contrôleur était obligé de venir le réveiller une bonne dizaine de fois avant que monsieur ne consente à bouger un orteil.

  Mais depuis peu, les trains prenant de la vitesse, et même de la très grande, le voyage à lui seul le tue. Il en ressort moulu, terrorisé, vidé au sens malpropre du terme. Trois heures à se cramponner aux accoudoirs, freinant du pied comme en voiture, imaginant que l’engin va dérailler à tout moment, il sue d’angoisse et fait sur lui, sachant d’avance que toute tentative pour se rendre aux toilettes est vouée à l ‘échec. Combien de fois ne s’est-il vautré de-ci de-là, sur une jeune femme épouvantée, un groupe de managers endormis, ou des bambins odieux sous prétexte qu’il venait de s’écraser sur leurs jouets imbéciles, tanguant comme un ivrogne d’un côté ou de l’autre de ce fameux couloir central, tout cela, et alors même qu’il allait enfin toucher au but, pour se voir finalement volé son tour par un constipé de passage.

   Sur le quai, sa sœur l’accueille avec des « Mais vois comme tu es pâle ! Ah que j’ai bien fait de te bousculer un peu ! Mais tu t’es pissé dessus ! Demain je t’emmène chez mon médecin ! » Il se retient de lui répondre qu’avant l’aurore elle aura cessé d’emmerder le monde puisqu’il envisage de lui régler son compte dès avant le dîner, dès que ses vertiges l’auront laissé en paix.

   (Sa sœur n’étant pas si idiote, le soir même elle lui sert nombre de vins fins et assez de Grande Chartreuse ensuite pour l’envoyer au lit comme un gamin. Et là, là seulement, juste avant se sombrer, il se dit : Après tout j’ai bien fait, les voyages forment... Et rien de plus profond en matière de réflexion jusqu’au lendemain matin.)

 

 


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