
Mon jardin a la taille d’un terrain de football. D’emblée, je lui trouvai toutes les qualités : une surface telle qu'elle permettait d’envisager toutes les plantations possibles (potager, verger, fleurs à couper), surface parfaitement plane, rigoureusement délimitée par des bandes blanches, pas moyen de se tromper, recouverte d’un gazon ras, arrosée automatiquement selon les saisons et le degré d’hygrométrie, comportant en outre deux sortes de cages faites de filets tendus toute désignées pour y planter groseilliers, framboisiers, cassissiers, que les oiseaux s’empressent de piller que c’en est pénible.
Plus tard, je découvris même, situé à l’écart, tout le confort possible : vestiaires, douches, W-C. Confort rare qu’apprécie tout jardinier à la fin de sa rude journée.
J’allais oublier : l’exposition est parfaite, le soleil se levant d’un côté, je ne sais plus lequel, se couchant de l’autre. Et aussi, mais cela je le découvris plus tard presque par hasard, mon jardin pouvait le cas échéant être éclairé par de puissants projecteurs pour les travaux de nuit. Une fort belle affaire vraiment que ce terrain. C’était pour le moins un jardin de contremaître voire de directeur d’usine que je venais de m’offrir pour le prix d’un simple jardin d’ouvrier.
J’étais ravi, et mon ravissement fut tel que je me mis aussitôt au travail. Une nuit pour dresser le plan général selon les directives de M. de Perthuis, auteur indépassable du célèbre Traité d’Architecture rurale (1810), traité qui aujourd’hui encore fait autorité comme chacun sait.
Les jours suivants furent certes harassants mais ô combien exaltants! Chaque heure apportait sa pierre à mon jardin, si je puis dire, et rien ni personne n’aurait pu de me distraire de ma tâche. Personne sauf une bande de jeunes idiots surgis soudain de nulle part pour jouer au ballon. Je vous demande un peu. J’eus beau jouer du râteau, de la pelle, de la pioche, rien n’y fit. Ce fut la maréchaussée qui trancha : au lieu de chasser les vandales, les pandores me conseillèrent, sans rire, d’aller me renseigner auprès de mon notaire et de m’acheter des lunettes pour mieux déchiffrer le plan cadastral.
Ce que je fis, n’étant pas du genre à contrevenir aux lois de mon pays. Mon nouveau jardin se situait en effet bien en contrebas du merveilleux terrain de cons, au bord de la rivière, en zone inondable, c’est à dire inondé six mois par an. Depuis je me désintéresse souverainement des jardins. Je vais au marché deux fois la semaine, où je trouve à peu près tout ce dont j’ai besoin : pain, olives, et sardines à l’huile.