J’ai beau me savoir capable de rater à peu près tout, je l’ai d’ailleurs maintes fois prouvé, il me reste cependant quelques jolis tours de force qui mériteraient d’être rapportés, dont celui-ci qui restera j’espère le dernier puisqu’il constitue une sorte de record que je ne suis pas certain de pouvoir battre. Cela dit tout de même avec une certaine réserve qui tient à cette irrépressible besoin qu’ont les hommes de ma trempe à se dépasser pour aller toujours plus loin, plus haut, et aussi plus bas.
L’histoire commence un matin, ce matin même pour être précis, où, à la suite d’une mauvaise nuit j’imagine, je me retrouve pendu à ma poutre. Dans une posture assez fâcheuse donc, celle du pendu ordinaire. Rien là de très original, sauf que cela fait déjà une petite heure que je me balance mollement au bout du câble de ma télé, que va dire mon propriétaire quand il va voir ça, et que j’attends le trépas, et qu’il ne vient pas.
C’est ça qui ne va pas en un sens. Car d’après mes renseignements puisés dans le Larousse médicale du XXème siècle (édité en1905, peut-être les pendus ont-ils fait des progrès depuis, amélioré leur technique ?), mon décès aurait dû intervenir au dix minutes au maximum après que le nœud ne coule - je me comprends. Je ne suis pas si impatient mais tout de même je me trouve bien du retard. J’ignorais jusque là être si coriace, un dur à cuire pour un peu, pas de quoi rouler les mécaniques cependant. Et si j’avais un doute quant au temps qui passe, la cloche du beffroi se charge régulièrement de le dissiper. L’heure y est municipale, donc républicaine et très exacte.
Bref, je commence à m’ennuyer. Rien d’étonnant à cela, en m’appliquant bien cette fois, je viens de m’apercevoir qu’il est midi, douze coups, oui c’est ça, et que cela fait donc trois bonnes heures que je pendouille dans mon living à poutres apparentes. Et si j’avais encore un doute, quant à ma situation de bien vivant, quelques infimes signaux viendraient me confirmer la chose. Par exemple, je fumerais bien une cigarette, avec un verre de n’importe quoi, et tant qu’à faire je mangerais bien aussi un petit quelque chose.
Certes, j’ai bien essayé de me balancer pour tenter d’agripper la rampe de l’escalier mais ces tentatives n’ont fait que m’amuser. Cette manie de jouer sans cesse et avec un rien. J’essayais de toucher le plafond avec mes pieds, histoire de faire l’acrobate, puis de péter les ampoules du plafonnier, j’ai presque réussi. Pour un peu je repartais de là avec un gros nounours fluo. Puis comme je me lasse vite, j’ai fini par me laisser bercer, c’est à peine si je n’ai pas piqué un petit roupillon.
D’ailleurs, le temps passe et vous allez voir que je vais devoir dormir là, debout si je puis dire. Et pour le café du matin, tintin. Tiens, j’aurais dû penser à allumer la télé ou la radio. Il y a des émissions passionnantes à la radio.
Je ne comprends rien à cette bizarrerie. Certes je respire plus difficilement mais c’est imperceptible. En réalité, je crains surtout de prendre froid, j’aurais dû me couvrir un peu plus, et je me demande comment on arrive à éternuer une fois pendu, si c’est chose possible, du moins sans se faire péter les tympans ou chier un bon coup.
Autre déception, pas des moindres : en manière de consolation, je me disais : au moins tu auras une belle érection depuis le temps. Eh bien non, rien, que dalle. Tout ce que je ressens de ce côté-là, c’est une forte envie de pisser, et bien sûr je n’ai rien prévu. Pas compliqué pourtant de placer une cuvette par terre un peu au-delà devant soi. Peut-être même une autre juste un peu en arrière au cas où aussi.
Je m’égare, j’ai plus important à penser. Par exemple à mes prières. J’ai dû rater la dernière, je n’ai pas été exaucé, ça devient une habitude. Elle disait à peu près ceci ma prière : « Mon Dieu de nom Dieu de Vous, mon Salaud chéri, faites que je claque vite, dans les meilleurs délais, faites pas le con pour une fois. » J’ai dû oublier «S’il te plait, ma charogne des cieux.» Oui, c’est ça.
C’est pas le tout mais il va falloir que je me prépare au décrochage. Car il va bien se trouver quelqu’un pour s’inquiéter. Donc, que dire ? Quelque chose comme : Je me pends tous les matins, vu que j’ai des problèmes de dos et que la pendaison me fait le plus grand bien. Ça passera peut-être. Entre les médecines dites douces et les violentes, le gens ne savent plus où ils en sont et il suffit que je leur dise que c’est chinois pour que tout le monde s’en retourne se pendre à la maison. Vous allez voir qu’on va encore me coller ça sur le dos, cette hausse sensible de la mortalité locale.