… L’appareil, avait-elle dit, ne ressemblait pas à un vrai appareil photo, mais à une grossière contrefaçon totalement dépourvue des qualités instrumentales requises pour photographier, c’est pourquoi elle avait d’abord pensé que mon père n’avait pas l’intention d’utiliser l’appareil mais qu’il avait seulement voulu lui jouer un tour. En voyant l’appareil, ma mère s’était soudain récriée, elle s’était souvenue de mon père prenant des photos et de cette manie qu’il avait eue des années auparavant de sortir l’appareil photo à la moindre occasion pour capturer telle ou telle scène. Elle avait revu son visage d’alors, un visage doux et fiévreux lorsqu’il réglait l’appareil, et elle s’était souvenue du temps de pose toujours trop long à chaque prise de vue. Il réalisait des dizaines de portraits d’elle, lui donnant toute sorte d’indications, comment elle devait se tenir, quelle expression elle devait prendre, il s’adressait à elle comme si elle était un modèle et lui un photographe professionnel, redoublant de conseils et de recommandations pour que la photo soit parfaite, mais il ne parvenait au bout du compte qu’à susciter son agacement, …
Sébastien Brebel. Villa Bunker. P.O.L
Le flou de cette photo, je me plais à imaginer qu’il est dû au trouble de mon père photographiant sa jeune épouse. Sans doute à cette époque parvenait-il encore à ne pas trop l’agacer. Mais ce flou, cette photo prise trop vite indique qu’il n’en était rien – déjà. Car mon père était plutôt bon photographe, très méticuleux quant à la distance, la lumière, le temps de pose. Par la suite, ce fut toute une autre affaire. Passée la trentaine, ma mère décréta qu’elle était désormais trop vieille pour être photographiée. Equipé de puissants téléobjectifs, peut-être mon père aurait-il pu réussir à la surprendre. Mais le résultat alors eut été le même : les photos auraient fini à la corbeille déchirées en mille morceaux…