Sa concierge, à qui il demandait quotidiennement quel jour sommes-nous lui répondait machinalement toute occupée à astiquer la poignée du porche mardi, mercredi, ou jeudi, etc. Non, je vous demandais quel jour du mois. Le tant lui répondait-elle excédée, cette teigne, se retenant à peine d’ajouter vous ne lisez donc pas les journaux, et pourquoi pas l’année, l’heure, la météo, et le saint du jour.
Mais depuis qu’elle et son horrible marmaille sont parties en vacances, il ne sait plus où il en est. Il fait chaud, ça c’est une certitude, et donc probablement l’été, et plus précisément le mois d’août vu l’absence de sa concierge. Mais cela reste tout même vague : le mois d’août est le plus long de l’année d’après son expérience personnelle et il aimerait savoir quel morceau d’éternité l’attend avant septembre
Perdant patience, il en est réduit à courir à travers la ville déserte en quête d’un calendrier. Enfin, il aperçoit un commerçant égaré qu’il trouve là, planté derrière sa caisse, l’œil hébété. Un frère, un frère enfin, pense-t-il. De choix il n’y en a plus guère. Pensez, en plein mois d’août qui aurait besoin d’un calendrier ? Eh bien moi justement, sombre crétin ! se retient-il de rétorquer à l’égaré, notant tout de même au passage : août, c’est confirmé.
Et il se retrouve donc avec un calendrier orné d’un atoll tahitien accroché à son mur. (Sauf que ça ne l’avance guère, ayant oublié de demander ce service au commerçant de cocher le jour, le bon, l’exact.) Encore une image pour le distraire. Cet atoll, comment peut-il faire rêver ? Il se le demande. C’est petit, sablonneux, venteux, entouré d’eau, et surtout : pas un bistro, pas un commerce, pas une concierge à enquiquiner, rien. Le mois d’août à longueur d’années. Même la mer turquoise et ses flots transparents semblent vides de toute vie, la poiscaille en vacances elle aussi. Bref, une désolation, l’image même de la solitude. Achat bête, stupide, et contreproductif.
Mais cette jouissance de pouvoir pester tous les jours contre son sort et la fausseté des images prétendument idylliques. L’angoisse a horreur du vide et doit se fixer sur un objet, l’avait doctement prévenu son médecin à propos d’un de ses cacas nerveux. En ce qui le concerne, voilà où elle va se fixer encore quelques semaines : sur cette image du paradis, sur cet enfer bêtement ensoleillé.