Le tableau
Longtemps ce tableau a été son plus fidèle compagnon. Il aimait plonger son regard dans ce paysage alpin (suisse? italien?) qui avait alors pour lui quelque chose de merveilleux comme le décor d'une pièce de théâtre lorsque le rideau se lève. Il lui semblait, rien qu'à le regarder, être soudain transporté ailleurs, respirer enfin, ressentir une fraîcheur qui n'était pas le froid. Il s'imaginait en promenade sur ce chemin qui devait surplomber le lac ou à demi allongé sur la berge appuyé sur un coude, au bord de l'eau, une herbe au coin de la bouche...
Puis il a fini par s'en lasser. Ou bien, l'âge aidant, il n'avait plus cette faculté ou capacité de rêver. Ni l'envie de s'imaginer une autre vie, comme celle où il aurait habité cette tour carrée, cette bâtisse d'allure sévère mais dont l'architecture devait être adaptée au climat rigoureux de l'hiver, où il y aurait eu du feu dans la cheminée, un vrai feu brûlant du bon bois sec et abondant, où de sa fenêtre il aurait pu observer le lac, les ronds discrets que font les poissons lorsqu'il viennent effleurer la peau de l'eau...
Et cette servante (une lavandière?) remontant le chemin. Combien de fois avait-il imaginé leur rencontre? Une jeune fille qu'il aurait recueillie chez lui, dont il aurait été le prince charmant et dévoué. Comme tout ceci lui paraît puéril aujourd'hui...
De ce tableau maintenant, il n'en distingue plus que les usures du temps, comme s'il s'en était fait un miroir, comme s'il s'agissait d'un vieux vêtement, d'une vieille pelure miteuse, dont il fallait se résoudre à se débarrasser. Il n'en voit plus que les défauts, les trous, le cicatrices, toutes ces failles qu'ils ne remarquaient même pas autrefois. Ses rêves se retournent brutalement contre lui. Ses rêves vont le tuer. Pour un peu il retournerait volontiers la toile contre le mur s'il ne se doutait qu'alors ce serait pire puisque les déchirures, les cicatrices, les béances, n'auraient plus aucun sens.
Note de l'auteur(sic!) : Chez lui, il a considérablement vieilli - comme dans le dernier épisode. Je reprends par la fin, je remonte le temps allègrement...