Ci-gît
Jeux d'enfants . 1560 . Pieter Bruegel l'Ancien.
Nous ne sommes pas censés vivre. Du moins, je n’ai jamais vu de demande écrite allant en ce sens. Fruit d’un hasard insensé (une terre gorgée d’eau et d’oxygène, le tout à distance idoine d’un soleil), nous sommes cependant persuadés que l'on est terrien de plein droit, par la grâce d’un dieu, et la ferme volonté de nos géniteurs (lesquels cependant ont eux-mêmes obéi à un instinct vieux comme le premier têtard apparu sur terre).
Une fois sur place évidemment, on suit le mouvement. Ça a l’air de fonctionner, plus ou moins, toutes ces affaires humaines. Ça tient debout ces théories et pratiques qui nous incitent à poursuivre plus avant. Certains y trouvent leur compte, vont même jusqu’à s’en émerveiller de la vie, la chanter à tue-tête et sur tous les toits. Tandis que le prophète maudit le jour de sa naissance. Allez comprendre.
En revanche, ce qui est tout à fait prévu cette fois c’est que nous mourrions. Là aussi, pas de demandes écrites (sauf parfois ici ou là par des défaitistes soudain lucides qui réclament le droit à faire cesser la plaisanterie). Mais, au contraire de la première idée (que nous n'avons rien à faire ici), celle-ci fait son petit bonhomme de chemin, et l’enfant usé, vieilli, cassé, se rend finalement à l’évidence et accepte avec plus ou moins d’entrain de se retirer du jeu pour aller pourrir dans un coin. C’est la vie comme on dit alors.
Certaines civilisations, disparues pour la plupart, ceci expliquant peut-être cela, ne l’entendaient pas de cette oreille. L’homme sans vie restait sur place, pour ainsi dire en famille, à quelque distance cependant, exposé au soleil ou solidement ficelé dans le renfoncement d’un rocher, c’est à dire bien en vu.
Tout cela pour vous faire part de mes dernières volontés. En effet, après y avoir longuement réfléchi, changé vingt fois d’avis (enterrement bio en pleine terre dans un carton recyclé pour préserver la forêt, la crémation dont le bilan carbone n’est pas satisfaisant du tout), j’ai décidé en mon âme et conscience, sain de corps et d’esprit, que je serai finalement emmailloté dans de solides bandelettes à même un réverbère parisien, ceci à une hauteur raisonnable, hors de portée des curieux et des touche-à-tout, et si possible dans mon quartier auquel j'ai fini par m'attacher, sans jeu de mots.
Ce n’est pas parce que la fin de la récréation aura sonné que je me priverai de faire rigoler mes petits camarades.